Ni vision ni toucher : le sens oublié qui nous permet de bouger sans regarder
Fermez les yeux, levez un bras, tentez de toucher votre nez ou de marcher quelques pas sans dévisager vos orteils. Facile ? Vous venez de faire appel à un sens dont on parle peu, et qui pourtant fait de nous ce que nous sommes : la proprioception. Aussi discrète qu’essentielle, elle pourrait bien être notre « premier sens », malgré la modeste sixième place que lui accorde la culture populaire.
La proprioception : un sens à part… mais tellement central
Nos cinq sens « officiels » – la vision, l’audition, l’odorat, le goût et le toucher – nous ouvrent sur le monde. Mais la proprioception, elle, nous relie à nous-mêmes. Elle est la capacité de ressentir, à chaque instant, la position de notre corps dans l’espace et ce qui s’y trame à l’intérieur. Rien que ça ! Sans elle, inutile d’espérer marcher sans regarder nos pieds, ni de se contorsionner discrètement dans un métro bondé pour éviter avoir le coude d’un inconnu dans l’œil. Comment ça fonctionne ?
Les réponses résident dans les échanges continus entre notre système nerveux central et périphérique. Les propriocepteurs, ces récepteurs sensoriels miniatures nichés dans nos muscles, tendons, ligaments et même la peau, sont les premiers acteurs de cette saga interne. Mention spéciale aux muscles oculaires et aux plantes de pieds, véritables nids à capteurs. Imaginez des petits ressorts qui informent en temps réel le cerveau sur l’état de tension : c’est là toute la magie de la proprioception.
Un schéma corporel en évolution permanente
Poursuivons la visite : les signaux émis par nos millions de capteurs corporels s’ajoutent à ceux de la vue et du système vestibulaire (le sens de l’équilibre), sans oublier un allié universel : la gravité. Dès l’enfance, le cerveau s’imprègne de l’idée que « ce qui tombe, tombe toujours dans la même direction », et c’est ainsi que, spontanément, nous distinguons le vertical de l’horizontal. Cette compilation sophistiquée de données internes et externes donne naissance à ce que l’on nomme le « schéma corporel ».
- À la naissance, ce schéma est quasiment absent ; le nourrisson ignore où il s’arrête et où le monde commence.
- L’adolescence apporte son lot de bouleversements (bonjour, poils, muscles et expériences variées) : la carte du corps évolue, se précise, au gré des activités physiques, découvertes et prises de risque.
- À l’âge adulte, la carte est mature… mais jamais figée ! Nouveau sport, prise de poids, immobilisation temporaire : tout chamboule la proprioception. Jusqu’à nécessiter parfois une rééducation pour retrouver un lien subtil avec ce corps parfois abîmé.
Chaque expérience, chaque geste, vient donc enrichir ou transformer notre perception de nous-mêmes ; on n’a jamais fini d’apprendre où l’on commence… et où l’on finit !
Quand la proprioception fait défaut : le cas bouleversant de Ginette
Facile d’oublier ce sens, jusqu’à ce qu’il vienne à manquer. Ginette, Canadienne ayant tout perdu de sa sensibilité corporelle à l’exception de la tête, en sait quelque chose, elle qui décrit devant la caméra ses efforts quotidiens. Tant qu’elle se voit, elle arrive (difficilement) à maîtriser ses gestes ; mais dans le noir, c’est une autre histoire : ni position du bras ni dextérité. Signer son nom ? Impossible, son geste flotte dans le vide. Elle se sent… flotter, tout simplement. Ce qui évoque d’ailleurs l’état d’apesanteur vécu par des astronautes loin de la gravité terrestre. Un extrait vidéo proposé sur le site de l’association Sensoridys, qui regroupe des patients atteints de dysfonction proprioceptive, en livre un aperçu poignant.
En dehors de ces cas extrêmes, les troubles proprioceptifs sont sournois. Selon Sensoridys, les parcours de diagnostic sont longs et compliqués : pour poser un nom, il faut identifier des signes dans trois domaines : la régulation du tonus postural, la localisation spatiale sensorielle et la perception multisensorielle. Et la mécanique de tout cela reste encore mystérieuse : si on a identifié de multiples types de propriocepteurs et le gène « Piezo2 » codant une protéine sensible à la pression, il reste des énigmes. D’ailleurs, des mutations sur Piezo2 ont permis à une équipe américaine de montrer en 2016 l’incapacité de certaines personnes à marcher ou pointer leur nez les yeux fermés. Les récepteurs Piezo1 et Piezo2, eux, n’ont été découverts qu’au début des années 2010 par Ardem Patapoutian, primé par un Nobel en 2021 – rien que ça.
Proprioception : comment la garder en forme ?
Avis à ceux qui voient leur chaise de bureau comme une extension de leur personne : la proprioception s’entretient par le mouvement. On savait déjà que l’activité physique booste la santé, la mémoire, la neurogenèse… Mais elle préserve aussi le schéma corporel ! Christine Assaiante, neuroscientifique, recommande de rester actif au maximum, de pratiquer des exercices en groupe pour ne pas séparer sensorimotricité, social et affectif. Bouger, c’est donc aussi cultiver son sens de soi.
Fun fact : même les plantes ont leur forme de proprioception. Pour s’ajuster à la gravité, corriger leur posture face au vent, elles perçoivent et s’adaptent, elles aussi. Comme quoi, la conscience du corps, c’est une histoire qui pousse jusque dans la forêt !
En somme, la prochaine fois que vous tapez un message sans regarder le clavier, pensez à remercier votre proprioception : ce sixième sens injustement oublié, mais secrètement indispensable.













